1 post tagged “fonds”
Je viens de lire une note de Petit Suisse intitulé L'eBook ou l'avenir du livre, accompagné de ce que notre cher confrère appelle une "vidéo-scénario", mais qui n'est rien d'autre que ce que dans le jargon du milieu publicitaire on intitule une publi-information, soit une publicité qui -sous le couvert d'une utilité pédagogique ou informative- vante les mérites d'un produit ou d'une marque. En l'occurence, il s'agit d'une production d'Editis, deuxième plus grand groupe français d'édition après Hachette. Ce film, lauréat d'un prix au Festival d'entreprise du Creusot, "propose de faire un bond en avant dans l'univers des nouvelles technologies, en nous plongeant dans la vie d'un jeune couple à l'heure du livre numérique". Je n'ai pu rester indifférente à ce court-métrage et un commentaire ne suffisant pas, je souhaitais ici faire quelques remarques sur ce sujet.
Dés les premières secondes, on ne peut qu'être médusés devant ce que les sociolgues appellent l'interactivité entre l'homme et ces "machines" du 3eme millénaire, avec quelle dextérité le couple manipule le texte du bout des doigts comme un virtuose sur son piano. Mais une fois cette première scène passée, je ne peux que rire...jaune devant le scène chez le libraire. Ce n'est pas sans une certaine surprise que je constate que le film se déroule dans une authentique librairie, Les Cahiers de Colette, trés célèbre librairie située dans le quartier des Halles. Si c'est cela l'avenir du livre, quelle tristesse! Un écrivain (qui d'autre pourrait représenter un lecteur potentiel dans la prochaine décennie?) parcoure trés succintement les rayons de la librairie, prend deux ou trois livres dans la paume de sa main et bipe la quatrième de couverture (où se trouve le code-barre), avant de passer en caisse pour payer son "panier de téléchargement". Quelle vilaine expression! Voilà donc le mot qui est sur la bouche de nos protagonistes: TELECHARGEMENT. Avez-vous remarqué que depuis quelques temps, dans les émissions de variétés, on ne parle guère plus de "tel CD qui sera bientôt dans les bacs" (ce n'était déjà pas bien beau comme expression), mais de "telle chanson en tête des téléchargements"...En arrivera-ton de même pour les livres? Il sera moins judicieux de parler de "tel livre dans les rayons des librairies" que de "tel titre de roman à télécharger". Le libraire sera réduit au stade de banque d'exemplaires de presse, où le potentiel lecteur viendra biper ces articles, avant de payer ses livres virtuels comme à la sortie du driving d'une chaîne de fast-food...
Quid du temps à passer dans les rayons de nos bonnes librairies, à flairer l'odeur du papier neuf et de l'encre fraîche, à passer des heures si on le souhaite dans un coin de la librairie avec un livre, quitte à le corner légèrement avant de le faire tout à fait sien au moment d'arriver en caisse, de soulever un exemplaire de Citadelle-Mazenod ou de rêver de possèder dans sa bibliothèque tous les titres d'une jolie collection? Je ne nie pas quels avantages pourrait représenter l'e-book dans une librairie, qui à l'échelle de tout le commerce, connaît un phénomène de superproduction grandissant. Finis les tonnes de stock de livres, qui encombrent les réserves et font le malheur des réceptionnaires et des gestionnaires! Finis les millions d'ouvrages destinés chaque année au pilon chez la plupart des éditeurs. Finis les cartons trop lourds à chaque déménagement et les moindres coins encombrés de vieux ouvrages parfois négligés!
Mais que serait la librairie à l'ère du e-book? On ne pourrait plus vraiment parler de l'âme d'une librairie, qui tient debout grâce à sa plus grande richesse, qui est aussi son talon d'Achille, à savoir son fonds. Cette partie de son stock construite avec risque et passion, et qui fait l'identité d'une librairie. Avec l'e-book, le libraire n'aurait plus besoin d'avoir de réserve et par conséquent pourrait proposer davantage d'ouvrages, mais cela ne veut pas dire qu'il aurait plus de fonds. Est-ce que cela ne permettrait pas surtout aux éditeurs de publier encore plus de livres, soulagés du risque d'un tirage trop important et de retours massifs? Le libraire trouve son identité dans la constitution de son stock, défendant certaines petites maisons d'édition. Mais peut-être faut-il voir dans l'e-book un moyen de les faire vivre, le phénomène des piles de livres n'étant plus de mise et tous les livres se trouvant sur le même piédestal, celui de l'unité. Il n'en reste pas moins le problème de la multiplication des titres, qui fait le malheur des libraires ayant de plus en plus de difficultés à défendre un nombre croissant de livres.
En soi, ce qui fait le charme de l'e-book pour le lecteur, c'est ce que l'on appelle communément (encore un terme de sociologue) sa convivialité et sa praticabilité. Léger, flexible, emmagazinant un grand nombre d'informations, il paraît être le compagon idéal de milliers de lectures (et de lecteurs). Je n'ai jamais nié qu'il pouvait avoir une utilité incontestable dans certains domaines comme dans le milieu universitaire ou, dans le cas de la scène suivante du film, dans le secteur touristique. Quoi de plus agaçant que d'avoir à racheter ses guides chaque année? L'idée en soi n'est pas bête. Voilà nos touristes soulagés d'un pavé dans leur sac à dos! Mais ils n'en seront pas plus sûrs d'être à l'abri d'un déchargement (qui dit technologie, dit "fée electricité") et rien ne pourra les assurer qu'avec ce nouveau mode de disposition, les réactualisations annuelles soient effectives (voir la polémique du Routard). Il ne faut pas croire que les guides touristiques ne puissent pas être des objets de culte pour les bibliophiles. Je me souviendrai toujours du retour de ma meilleure amie de Lisbonne. Elle était partie avec deux petits guides, trés pratiques et simples, et était revenue de la capitale portugaise avec ses deux livres griffonnés d'annotations écrites au cours de ses périgrinations, comme autant de petits points de croix sur le tissu de ses souvenirs. En aucun cas, elle n'aurait pu constituer ce petit trésor personnel avec un e-book.
Mais je crois que la partie du film d'Editis qui m'énerve le plus concerne la conception du groupe éditorial sur l'avenir du livre, à travers la scène du livre d'art. Tombée en adoration devant un livre de peinture de Bruges, la femme du couple caresse du bout de doigts le papier glacé...De retour en France, son compagnon lui fait la surprise de le lui offrir, après l'avoir commandé chez "son libraire". Voilà donc ce qui restera du monde du livre que nous connaissons aujourd'hui? Le discours du film serait: "Les livres papier ne disparaîtront jamais tout à fait, rien ne remplacera le beau livre que vous offrez à Noël et que votre libraire se fera un plaisir de commander pour vous." Pfff! Ne nous leurrons pas: certes les beaux-livres (dont le livre d'art fait partie) sont par définition des objets-livres et leurs particularités (beauté, chèreté, rareté) permettent d'espérer la pérennité d'une partie du commerce du papier livre, mais si ces livres représentent environ 10% de leur C.A annuel en moyenne, ils ne sauveront pas pour autant les librairies généralistes!!
La problématique véritable que soulève ce film n'est pas tant de savoir comment l'e-book définira l'avenir du livre, mais quels seront les lecteurs de demain. Qu'est-ce qui marche aujourd'hui? Quels sont les grands lecteurs actuellement? Car il faut quand même le dire: le couple parigo-intello, écrivain et lectrice, féru d'art mais ne négligeant pas les plaisirs populaires des congés payés ("sous les pavés, la plage") est sans doute le modèle de lecteurs du livre de demain que serait l'e-book, mais certainement pas représentatif de ce que sont les lecteurs de nos bons vieux livres. Car le livre-papier a ses défenseurs inconscients: les jeunes dévorant les mangas et le dernier Harry Potter, les trentenaires et les retraités grands lecteurs de polars et de romans à l'eau de rose, les ménagères de moins de cinquante ans faisant chaque mois leur sélection de livres de cuisine et autres livres pratiques, les célibataires endurcis liseurs de pschychologie et les éternelles jeunes filles liseuses de romans historiques ou régionaux...et j'en passe. Or je vois mal ces premiers se passer de leurs lectures féroces du dernier manga dans la FNAC la plus proche, les seconds lire le dernier Vargas ou Barbara Cartland sur un écran pixel sous le soleil éclatant d'une plage de la côte d'azur, les troisièmes toucher de leurs doigts plein de farine l'e-book ouvert à la page d'une recette ou ces dernières dépenser sans compter dans le téléchargement de livres qu'elles ne pourront plus ranger avec fierté et satisfaction dans leur bonne vieille bibliothèque!!
Il ne faut pas oublier que notre bon vieux livre est quand même diablement plus séduisant que l'e-book (tel qu'il est proposé dans le film). Ah biensûr, comme le dit Petit Suisse, c'est trés chic, trés tendance...Mais un livre, ce n'est pas seulement un support ou un texte, mais une invitation. A titre d'exemple: le récit de Hubert Nyssen, fondateur des éditions Actes Sud sur sa rencontre avec une lectrice et un des plus grands auteurs suédois Göran Tunström ou comment un éditeur à fait traduire toute l'oeuvre d'un auteur en découvrant le nom de ce dernier sur le dos d'un livre et sur la foi d'une suédoise qui lui a transmis son plaisir de lecture, un jour dans un avion à destination de Stockholm! Ce qui ne serait jamais arrivé si la femme en question avait tenu un e-book dans la main! Et qu'on ne me parle pas du charme du mystère!!! Et que dire du petit détail capital que constitue le choix du livre que l'on laisse sur le bord de sa serviette à la plage. Comme le suggère un journaliste de Lire (n°357, page 10 "L'Amour à la page"), c'est un véritable objet de séduction. Essayez de laisser votre e-book et allez vous baignez. A part vous le faire piquer, vous n'obtiendrez pas grand résultat! Enfin, je pourrais continuer à vous donner pas mal de contre-arguments sur ce nouveau gadget, mais je crois que vous avez compris où je voulais en venir!!